<- « Il n’est pire labyrinthe que la ligne droite. » Jorge Luis Borges. ->

 

 

<- Vous êtes perdus ? Ne vous inquiétez pas, “vous êtes ici”. ->

<- Pourtant, je ne me sens ni rassuré ni plus avancé sur ma position actuelle. Encore faudrait-il définir cet “ici”, cette notion à la fois si précise mais également si vague suivant l’espace auquel il se réfère. Certes, je suis ici, face à mon écran en train de rédiger ces quelques lignes mais je suis également ici, à l’intérieur de ce texte, symbolisé par cette barre verticale du logiciel qui ne cesse de clignoter, que j’avance ou non dans mon raisonnement. N’excluons pas non plus ma position interne, celle qui se ballade d’une idée à une autre, d’une pensée à une autre. Références, concepts, notions, argumentations, logiques, souvenirs. Tous se mèlent dans l’espace de ma pensée, assujetis eux-mêmes à leur propres inertie. Une nuée d’informations qui par brides plus ou moins complètes s’attirent et se repoussent, se complètent ou s’annulent. L’exercice du mémoire voudrait que je dégage de cette masse, un fil conducteur, mon fil d’Ariane, afin de naviguer parmi tous ces éléments. Certes, cela me donne un cap, une direction à suivre, mais en aucun cas ne m’offre les clés de la compréhension. C’est par un effort personnel, un déplacement qui peut être de l’ordre de l’errance ou du pélerinage que je parviendrai à rassembler les morceaux. Me balladant ainsi dans un espace dont les frontières ne me semblent pas palpables (ou inexistantes), c’est cette notion d’espace ouvert, cette dimension infinie qui me perd. La retranscription d’une telle démarche, au sens propre comme au figuré, se devait d’être intimement liée à la forme physique de mes écrits, et ce à plusieurs niveaux. L’espace du livre diffère de celui de la page. Tout comme celui du texte diffère du chapitre, du paragraphe, du mot, ou encore de la lettre. C’est justement la question du livre et de la page qui me pose problème. Cette forme cantonne le texte, le limite, voire même impose le fil conducteur comme seul et unique mode de déplacement. ->

<- L’une des solutions à ce problème consisterait à considérer le texte comme un espace fini, à la manière de Georges Perec dans La Vie Mode d’Emploi. Passer de chapitre en chapitre, revient à pousser des portes, descendre ou monter des escaliers, aller d’un appartement à un autre. Car toute l’action (ou devrais-je dire toutes les actions) se déroule à l’intérieur d’un immeuble. Le livre ne se résume pas à une suite logique de mots mais à une déambulation d’un lieu (appartements ou couloirs) à un autre. Cette organisation éclate la dimension temporelle du roman, traditionnellement liée à notre avancée dans le texte, mais instaure une dimension spatiale bien plus forte, si bien qu’il met en place non pas une seule “Table des matières” mais trois. La première en lien avec la forme du livre, détaillant les divers chapitres et parties de façon classique. La seconde ordonne les différentes histoires dévelloppées dans le livre (généralement liées à un appartement ou un lieu spécifique), en revoyant au chapitre où cette histoire apparait pour la première fois, mais pas forcement dans sa totalité. La troisième s’apparente plus à un index, répertoriant les mots clés. La dimension temporelle se retrouve elle-aussi en fin d’ouvrage, condensée en une liste de repères chronologiques en lien avec les protagonistes du roman, allant de 1833 à 1975.

Plusieurs élements m’intéressent dans ce roman, et tous se rattachent à la même idée, à savoir la possibilité d’un second sens de lecture. Le premier est donné par la forme du livre, en passant d’un appartement à l’autre, de l’épisode d’une certaine histoire à celui d’une autre. Le second sens de lecture consiste à se ballader d’épisodes d’une même histoire, par une astucieuse intitulation des chapitres en indications de lieux suivi d’une numérotation de l’épisode : “Le hall d’entrée, 2”, “Dans la chaufferie, 5”, l’appartement de Madame de “Beaumont, 2”. Ainsi, le texte n’est plus un simple couloir d’évênements déboulant sur la fin du livre, mais se voit doté d’une multitudes de portes renvoyant, via des chemins de travers, à d’autres niveaux dans ce couloirs laissant une liberté de lecture, de déplacement au lecteur. Ce dernier navigue entre les fragments d’une histoire, elle-même morcelée en diverses histoires, et de nouveau subdivisées en épisodes. ->

<- “Un ensemble est infini lorsqu’on peut établir un isomorphise entre l’ensemble et une de ses parties. [...] Cette proprièté provoque une sorte de mise en abime des structures des sous-parties les unes dans les autres.” Jorge Luis Borges. ->

<- Bien que le texte soit fini en soit, c’est de part la déambulation et l’association subjective de parties que l’espace de la narration s’ouvre, et que l’infini s’immisce à l’intérieur du roman de Perrec. L’ensemble d’un puzzle est définit par ses pièces. A partir du moment où deux d’entre-elles sont associées, la pièce disparait voire même cesse d’exister en tant que pièce et constitue déjà un ensemble. La difficulté ne réside pas dans le nombre, mais dans le degré de subtilité apporté au découpage de celles-ci. Il en résulte un jeu qui n’est pas solitaire mais un duel entre joueur et “découpeur” dans lequel chaque tentative, chaque espoir, chaque association a été préalablement dessinée, decidée, jouée par le découpeur. Il se pose ici la question du rapprochement, d’un échange entre deux personnes, deux pièces, deux chapitres, deux idées, mais également de la flexibilité de leur frontières à s’accorder, indépendement de leur contenu (un puzzle sans image reste un puzzle malgrès tout).

<- Vous êtes perdus ? Ne vous inquiêtez pas, vous êtes ici. ->




Expositions

Quasi una fantasia, La Compagnie, Marseille, Novembre 2011